La nouvelle Tanger, grand œuvre de Mohammed VI
L’Afrique en villes (30). Notre parcours se termine au Maroc, face à l’Espagne, dans une cité mythique qui, depuis quelques années, a su se réinventer.
Face à la Méditerranée, la corniche s’étend. Cinq kilomètres d’une blancheur minérale. Des ascenseurs transparents ramènent à la surface les usagers des parkings souterrains. A la tombée du jour, les Tangérois y viennent en famille pour profiter de l’air du large face aux côtes espagnoles, distantes de 15 km. Il y a quelques années seulement, l’endroit était surtout connu pour ses restaurants et ses cabarets aux fréquentations nocturnes sulfureuses.
Non loin de là, les remparts de la Kasbah sont aussi en train d’être restaurés. Ils protègent une vieille ville que parcourent des touristes charmés par les antiques constructions blanches et les venelles qui vous conduisent sans crier gare face aux eaux de la Méditerranée. Cité mythique racontée par de nombreux écrivains et peintres, Tanger, grande ville du nord du Maroc devenue projet phare du règne de Mohammed VI, vit une renaissance.
Présentation de notre série L’Afrique en villes
« En dix ans, la ville s’est métamorphosée », reconnaît Rachid Taferssiti. A 73 ans, l’homme est l’un des meilleurs connaisseurs de Tanger. Un amoureux de sa ville natale, sur laquelle il a beaucoup écrit, notamment Tanger, réalités d’un mythe, un ouvrage de référence publié en 1998. Zone internationale à partir des années 1920, Tanger était une ville moderne dans les années 1950, rappelle-t-il. Mais en 1960, un tremblement de terre dévaste Agadir, dans le sud du Maroc. Les investissements pour développer le tourisme vont alors être dirigés vers cette région.
Pour des raisons également politiques, Hassan II délaissera le nord du Maroc pendant tout son règne. « J’avais l’impression que Tanger était condamnée à stagner jusqu’à l’arrivée du roi Mohammed VI. » Rachid Taferssiti le dit sans retenue : il est un grand admirateur du souverain actuel, auquel il attribue le renouveau de Tanger. Il a dîné avec le jeune roi lors de son premier séjour dans la région, en 1999 : « Il savait tout, ça faisait plaisir. »
Une marina flambant neuve
Mohammed VI aura tenu sa promesse : en l’espace de dix ans, des investissements colossaux ont été faits dans la ville et autour. La réalisation la plus spectaculaire est la construction d’un port en eaux profondes – « Tanger Med », l’un des plus grands d’Afrique – adossé à une vaste zone franche industrielle où se trouve notamment l’usine Renault. Ouvert en 2007, le complexe portuaire va encore s’étendre à l’horizon 2019, avec un « Tanger Med II ».

A la périphérie est de la ville se tient l’atelier de maintenance, inauguré par Mohammed VI et François Hollande en septembre 2015, de la future ligne à grande vitesse Tanger-Rabat-Casablanca qui devrait entrer en service en 2018. Le prochain projet d’envergure est l’ouverture imminente d’un port de plaisance, une marina flambant neuve qui accueillera les yachts des visiteurs fortunés et les croisiéristes. Mais aussi, à plus long terme, la construction de la « Cité Mohammed VI Tanger Tech », une sorte de ville industrielle qui devrait abriter 200 entreprises chinoises.
Tanger, pôle économique, a été réinventé. Tanger, la ville-artiste, commence à l’être aussi. Au centre-ville, sur la place du 9-Avril, le cinéma Rif aux allures art déco ouvre ses portes. Il est 21 heures, les tables en terrasse commencent à se remplir. « C’est le poumon culturel de la ville, un lieu convivial et de mixité », explique Malika Chaghal, la directrice du lieu.
Le cinéma, créé en 1938, était voué à la destruction lorsque la photographe franco-marocaine Yto Barrada l’a racheté en 2005. Après deux ans de travaux, la cinémathèque de Tanger était inaugurée : deux salles de 50 et 300 places, l’un des rares cinémas d’art et d’essai du Maroc, où l’on a pu voir cet été des films aussi différents que Lili Marleen, de Fassbinder, la comédie française Il a déjà tes yeux ou La Main de Fadma, du réalisateur marocain Ahmed El Maanouni. L’institution culturelle fait aussi de la médiation auprès des quartiers défavorisés et un travail de conservation des archives du septième art. « Il y a depuis deux ou trois ans une multiplication des associations et des lieux consacrés à l’art », confirme Malika Chaghal.
« Imaginaire fantasmé »
Dans le café de la cinémathèque, on rencontre Nouha Ben Yebdri, femme brune d’une trentaine d’années. En octobre, elle a ouvert « Mahal » (« le local »). Auparavant étudiante en Espagne pour devenir commissaire d’exposition, elle aurait pu s’y installer mais elle a préféré rentrer à Tanger.

Nouha avait envie d’un espace qui soit à la fois une galerie d’art et un lieu d’expression pour l’art contemporain. Propriétaire d’un petit appartement de famille, elle a travaillé deux ans pour réunir l’argent nécessaire à des travaux de réaménagement. Une bourse de l’institut Goethe, obtenue après une résidence d’artiste à Berlin, lui a permis de boucler le projet. Depuis, elle ouvre les portes de « Mahal » à de jeunes artistes, « pas forcément marocains, mais qui sont conscients du contexte des pays arabes ». « Je voulais éviter le côté inaccessible de l’art contemporain, réservé aux riches ou aux étrangers, et faire en sorte de le rapprocher du grand public. »
Autres exemples de cette effervescence culturelle : la troupe Spectacle pour tous et son camion-salle de spectacle itinérant, la compagnie Daba Théâtre, le festival de danse contemporaine Haraka ou encore le festival pluridisciplinaire Youmein, qui se tient l’été.
Avec ces jeunes artistes, ne parlez pas de l’histoire mythique de Tanger, de Paul Bowles et de la Beat Generation, qui ont fait la renommée internationale de la ville. « Pour qui était-ce un moment de gloire ? On a le sentiment d’une culture faite par les étrangers pour les étrangers. C’est faux : il y a beaucoup de jeunes artistes marocains. C’est le moment d’aller au-delà », dit Nouha. « La ville souffre d’un imaginaire fantasmé qui ne lui appartient pas. C’est pesant », abonde Hicham Bouzid.

Ce grand brun d’une trentaine d’années est le directeur artistique de « Think Tanger », un projet qui s’intéresse « aux mutations urbaines et à leur impact sur la vie des gens ». « Tanger devient une ville métropole. Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle ça se fait », souligne Hicham. Cette année, le collectif – qui réunit architectes, urbanistes, universitaires… – va travailler avec des quartiers de la périphérie, premiers concernés par cette urbanisation rapide, pour construire avec les habitants et leurs associations des projets innovants destinés à rendre la cité plus humaine.
Comme un aimant
L’essor économique de la ville – des dizaines de milliers d’emplois ont été créés – a attiré comme un aimant. Aujourd’hui, l’agglomération urbaine de Tanger compte 1,1 million d’habitants, venus de différentes régions du pays (contre 150 000 en 1950). La croissance urbaine est impressionnante. Partout se dressent des immeubles en construction. Le quartier populaire de Beni Makada concentre à lui seul plus de 500 000 personnes.
Et la ville continue de s’étendre à toute allure. Sur les collines en périphérie, les ensembles de maisons en briquettes rouges aux faux airs de favelas brésiliennes (l’insécurité en moins) donnent une idée de l’eldorado qu’est devenue la ville du Nord pour de nombreux Marocains. Un peu plus loin, ce sont des barres d’immeubles aux tons clairs, plus cossus, qui poussent au milieu des champs.
« Ce développement de la ville draine une importante population. Il faut trouver l’équilibre avec l’offre en habitat et en équipement », reconnaît Jamal Salama, chef de la division de l’action sociale à la wilaya de Tanger. Les autorités savent qu’elles sont attendues sur la dimension sociale de ces bouleversements. A Beni Makada, le responsable régional met en avant les rues tout juste goudronnées, les terrains de sport et les crèches. Le quartier chic de Boubana, sur les hauteurs de Tanger, accueille quant à lui un centre pour enfants autistes et un autre pour les orphelins.
Directeur de l’agence urbaine à la wilaya, Mohammed Belbachir vante le plan « Tanger métropole » : 7,7 milliards de dirhams (environ 685 millions d’euros) pour la période 2013-2017, investis dans tous les secteurs, de la modernisation du grand parc Perdicaris à la Cité des sports, en passant par un hôpital d’oncologie.

« Bombe à retardement »
Président de l’Association de la zone industrielle de Tanger (AZIT), Adil Raïs reconnaît le chemin parcouru par Tanger, mais tempère : « Il n’y a pas beaucoup d’industries tournées vers le marché local. » Lui préconise d’encourager et de protéger l’investissement domestique. Il estime que les investissements faits à Tanger ont créé des emplois, mais « pas assez pour un pays aussi jeune que le Maroc ».
« Il faut faire attention à ce que le développement soit équilibré, poursuit Adil Raïs. Regardez le Brésil, la croissance a bénéficié à une seule partie de la population. Ce genre de déséquilibre, c’est une bombe à retardement. C’est le bon moment pour mener une évaluation objective, poser un œil critique et non négatif. » Un questionnement qui ne concerne pas seulement Tanger mais toute la région du Nord, qui n’a pas forcément profité de cet essor, comme en témoignent les manifestations dans le Rif et dans la ville d’Al-Hoceima ces derniers mois.

Aujourd’hui, les priorités sont doubles : apporter des infrastructures aux nouveaux quartiers, mais aussi protéger le patrimoine et l’environnement de « la perle du Nord ». « Il faut préserver les sites et les monuments, sinon il ne restera rien du mythe », prévient Rachid Taferssiti, qui a créé en 1988 l’association Al-Boughaz (« le détroit ») pour un « développement harmonieux de Tanger ».
La ville fut successivement phénicienne, romaine, arabo-musulmane, portugaise, espagnole puis anglaise, avant d’être placée sous « statut international » entre 1923 et 1956. Cité cosmopolite, elle compte des mosquées, des églises et des synagogues, mais aussi des sites archéologiques, des parcs et réserves naturels.
A la tête de l’Observatoire de la protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger, Rabie El Khamlichi dresse un bilan alarmant de la situation : « S’agissant de l’environnement, on est très loin de l’objectif de ville durable. Il existe un cadre juridique puissant, mais dans la pratique c’est très différent. Quant au patrimoine, il est dans une situation très fragile. » La prochaine bataille à mener : l’inscription de Tanger au patrimoine mondial de l’Unesco. Les démarches ne font que commencer.
Publier le 31 août 2017
Source web par leconomiste
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jeudi 7 septembre 2017
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