Tourisme au Maroc: Pourquoi il est nécessaire de parler des sujets qui fâchent
Les commentaires qui ont suivi la publication de l'interview que j'avais accordée au HuffPost Maroc et qui portait sur la crise de l'activité touristique au Maroc m'ont poussé à intervenir sur un sujet aussi important et qui nous interpelle tous: le secteur touristique, qui est essentiel à la vitalité économique du pays, et l'impact des facteurs sociaux et politiques sur cette activité.
Il me semble que c'est un sujet sur lequel chercheurs, professionnels et acteurs doivent intervenir. En fait, le secteur touristique est un secteur très fragile dont la santé dépend entièrement de la stabilité politique ainsi que des facteurs sociaux. Selon les officiels, les résultats positifs réalisés par le secteur du tourisme marocain durant les dernières années sont à mettre à l'actif de la stabilité du royaume et sa politique soutenue de développement.
Mais c'est un discours qui contraste avec la réalité du terrain. Le Maroc semble contrôler les menaces extérieures, mais il y a d'autres menaces qui sont subreptices, qui dévorent le corps de l'intérieur et qui sont plus dévastatrices: c'est le fanatisme, la xénophobie, l'homophobie, l'exclusion, l'ignorance, l'injustice sociale, la pauvreté, la corruption, le clientélisme, etc. Ce sont ces menaces qui sont à l'origine des actes de violence et d'incivisme auxquels nous assistons aujourd'hui partout au Maroc.
L'exemple du Costa Rica
Pour illustrer l'importance des facteurs politiques et sociaux, nous avons pris l'exemple du Costa Rica qui est une référence internationale en termes d'écotourisme et qui jouit d'un facteur sympathie indubitable de la part de "Lonely Planet". Essayons alors de comprendre pourquoi et depuis quand il s'est imposé.
Le Costa Rica doit son épithète de "paradis des naturalistes" non seulement à sa grande biodiversité mais aussi à sa stabilité politique et à son système démocratique. Ce qui caractérise le Costa Rica, c'est que son image ayant trait à ses caractéristiques politiques (paix sociale et démocratie) est en contraste avec celle de plusieurs pays dictatoriaux de l'Amérique centrale et latine (Cuba, Guatemala, Salvador, Venezuela, St Domingue, etc.).
Le Costa Rica est connu comme une nation démocratique qui valorise la réussite culturelle plus que militaire, qui préfère les enseignants aux généraux en reprenant les propos de Nathalie Raymond (2007). Le Costa Rica est valorisé pour ses choix politiques: un Etat Nation avec un système de gouvernement démocratique qui a réussi à ériger la justice sociale en socle de la démocratie politique.
Les touristes qui sont attachés de plus en plus aux questions de justice sociale, de démocratie et de développement humain, arrivent nombreux dans ce pays qui est une référence en la matière. Donc, c'est la composante politique et cette image de pays pacifique, démocratique et éduqué qui sont déterminantes pour son décollage écotouristique et qui définissent la fréquentabilité du pays par les touristes, surtout que le choix en matière de voyage de la majorité de ces derniers dépend des consignes de leurs gouvernements.
Dans un contexte international marqué par des conflits et des tensions, on ne peut pas ne pas éprouver de l'estime pour ce pays démocratique, éduqué et respectueux de l'environnement, malgré son isolement dans un continent largement dominé par les dictatures. Un pays qui a préféré les enseignants aux militaires. En plus de ses caractéristiques politiques, sa préoccupation pour la nature concorde avec la prise de conscience mondiale de la nécessité de sauvegarder l'environnement.
Tout cela contribue à valoriser sa principale richesse touristique: sa nature tropicale. Bénéficier de cette image positive de paix, de démocratie, d'éducation est un avantage colossal qui persuade de nombreux voyageurs potentiels. La majorité des touristes se déplace seule dans ce pays, ce qui est conforme aux tendances individualistes dans toutes les sociétés, et par-dessus tout, le Costa Rica n'a jamais eu à braver un "travel warning", contrairement à de nombreuses autres destinations dont le Maroc qui, ces derniers temps, connaît des événements qui menacent d'écailler son image, par exemple, la parution d'ouvrages, d'articles et de documents télévisés dont les auteurs ne ménagent pas leurs critiques à l'égard du Maroc sans parler des vidéos qui font le tour de la toile et qui sont loin de donner une image attractive du pays.
Ce n'est un secret pour personne que le Maroc est confronté à de graves dysfonctionnements en matière de garantie d'éducation, de protection sociale, de démocratie et d'emploi. Dans le dernier rapport de l'ONU, il est précisé que 60% des Marocains vivent dans la pauvreté et que le Maroc est l'un des pays de la région MENA qui souffre le plus de pauvreté. Toujours selon le rapport des Nations unies, le Maroc compte 800.000 enfants non scolarisés et occupe la 126ème position dans le classement de l'Indice de Développement Humain (IDH).
Ces chiffres peuvent entacher la réputation du pays et porter atteinte à son image positive car une image touristique attractive ne va pas sans un bilan politique positif de l'état de santé démocratique du pays et sans une image positive et forte de la politique menée par le Maroc dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'emploi, des affaires sociales, etc. Certes le Maroc fait face à des menaces extérieures; mais il y a d'autres menaces qui sont insidieuses, qui rongent le corps de l'intérieur: clientélisme, corruption, pauvreté, injustice sociale, exclusion, ignorance, pauvreté, chômage, bref, tout ce qui sert de terreau fertile au fanatisme, à l'intolérance et à la violence qui menacent la stabilité et la paix sociale.
"Le profil du touriste a changé"
Les slogans et les plages deviennent mornes dès les premiers signes d'instabilité. Un touriste ne viendra jamais dans un pays où il y a un risque de la spirale d'instabilité politique et de violence. Il ne viendra pas non plus dans un pays où les bandits de tout bord font leur apparition, où des hommes armés de sabres vous cognent et vous dévalisent et où il est impossible à un touriste de marcher seul dans une ville ou visiter un monument historique ou un centre d'artisanat sans se faire harceler par des gens poussés par la misère, des laissés-pour-compte, des gens qui cherchent un petit chouïa pour subvenir à leurs besoins et aux besoins de la famille.
Les touristes vont de moins en moins dans les régions où la dignité humaine est bafouée et les droits de l'homme sont moins respectés car ils ne veulent plus cautionner de pareilles mœurs en y injectant leurs devises. Quand on parle de l'industrie touristique au Maroc, on a souvent tendance à omettre de mentionner le facteur politique. La sécurité, la stabilité, la question démocratique et la question sociale ne doivent pas être minimisées.
Défendre la forteresse touristique du Maroc c'est aussi aborder les questions qui fâchent, mettre des mots sur la réalité et ne pas chercher à la maquiller. Une chose est sûre, pour que la vitalité de l'industrie touristique soit pérenne, il faut absolument que les questions sociales et politiques soient abordées de front. La sécurité et la stabilité vont de pair avec la démocratie, la justice sociale, l'éducation, la santé, le respect de la dignité humaine, etc.
Le profil du touriste est en train de changer, avec l'émergence du tourisme altruisme ou alternatif où l'on voyage pour découvrir d'autres cultures et porter assistance à d'autres personnes. Le touriste bronze de moins en moins idiot, il est devenu un ardent défenseur des valeurs démocratiques et humaines.
Georges Jacques Danton disait "Après le pain, l'éducation est le premier besoin d'un peuple." Alors assurons de l'emploi et une bonne éducation afin de mettre fin à la violence, et d'assurer la stabilité politique qui est la condition sine qua non pour le développement de l'activité touristique. Dans une société marquée par la violence, tout effort pour développer le tourisme est voué à l'échec. La pauvreté est une forme incontestable de violence, et en plus de la pauvreté, l'ignorance est l'une des causes de la violence.
L'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence, telle est l'équation du grand philosophe, théologien et mathématicien arabe Ibn Rochd (Averroès).
Le 06 Septembre 2016
SOURCE WEB Par Huff Post Maghreb
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vendredi 9 septembre 2016
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