Grèves des enseignants : doit-on craindre un bond du décrochage scolaire ?
Les grèves répétitives des enseignants perturbent le rythme régulier de l’enseignement et de l’apprentissage en classe. Cette situation, qui dure depuis près de trois mois, a fini par lasser de nombreux élèves qui ne souhaitent plus se rendre à l’école. Dossier.
Alors que les discussions se poursuivent entre le gouvernement et les syndicats les plus représentatifs de l’enseignement pour mettre fin aux grèves, des milliers d’apprenants sont toujours pris en otage. Une situation qui dure depuis pratiquement trois mois et qui tourmente l’esprit des élèves.
Si certains essayent de s’accrocher en gardant espoir que tout rentrera bientôt dans l’ordre, d’autres baissent les bras. «Ce n’est pas facile de rester motivé dans de telles conditions. Nous avons perdu beaucoup de temps, et je ne pense pas que cela soit rattrapable. Cette année, je suis censé passer l’examen régional de la première année du baccalauréat, mais je pense que je ne vais même pas me présenter. Je n’ai même plus envie d’aller à l’école», témoigne Hamza, 17 ans, lycéen. Ce dernier est loin d’être le seul à penser de la sorte. En effet, de nombreux parents constatent que leurs enfants ont perdu toute motivation et refusent d’aller à l’école à cause des grèves répétitives. «Ma fille de 14 ans ne veut plus se rendre à l’école alors qu’elle a un examen en fin d’année. Je ne sais plus quoi faire pour la convaincre. Elle s’est habituée au confort à la maison (télé, jeux vidéos...) et refuse catégoriquement d’étudier. Elle me dit qu’elle parle à des amis sur WhatsApp qui ont aussi décidé d’arrêter l’école... La situation est très grave», se plaint Saïda, 42 ans.
Contacté par nos soins, Ali Fannach, vice-président de la Fédération nationale des associations des parents d’élèves du Maroc (FNAPEM) et chargé de la communication et de la médiatisation, affirme que plusieurs élèves quittent l’école à cause de la perturbation du rythme régulier de l’enseignement et de l’apprentissage en classe. «L’impact des grèves répétitives sur le moral des élèves et des parents est très important. Ils font leur possible pour s’en sortir, mais ce n’est pas toujours évident. Ceux qui ont les moyens se sont inscrits dans des écoles privées, les autres se battent ou finissent par abandonner temporairement l’école, ou même définitivement», déplore-t-il. Et d’ajouter que «même si on ne dispose pas de statistiques exactes, on sait que le phénomène du décrochage scolaire existe et les grèves répétitives l’aggravent».
Le président du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), Habib El Malki, qui a appelé mardi dernier à faire prévaloir l’intérêt supérieur des apprenants et à rattraper le temps scolaire perdu, a tiré la sonnette d’alarme sur l’aggravation de la déperdition scolaire. Il a souligné que malgré les progrès réalisés, le système d’éducation demeure peu avancé dans sa lutte contre la déperdition scolaire, qui constitue un réel défi. Le président du Conseil a indiqué que le taux des décrocheurs au titre de l’année scolaire 2022-2023 a atteint 5%, contre 3,4% durant l’année 2021-2022.
Les experts affirment que ce taux risque d’augmenter cette année à cause des grèves des enseignants. «Toutes les études nationales et internationales confirment la médiocrité de notre système éducatif, même lorsque les cours se déroulent normalement. Que dire donc lorsque les élèves sont privés de toute possibilité d’apprendre pendant plusieurs semaines ? Et lorsque l’élève se déconnecte de l’école, et nous l’avons vécu pendant la pandémie, il se démotive, devient incapable de se concentrer sur ses cours, et accumule ainsi les difficultés d’apprentissage au risque d’abandonner complètement son parcours scolaire», déclare au «Matin » Abdennasser Naji, expert en éducation et président de la fondation AMAQUEN (Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement). «Il ne faut pas oublier aussi que la crise actuelle n’a fait que creuser l’écart entre les élèves du privé et ceux du public au niveau de la qualité de l’éducation. Le ministère doit absolument prendre les mesures nécessaires pour remédier à cette situation», insiste l’expert.
le plan du ministère de l’Éducation pour alléger les effets des grèves des enseignants sur la scolarité des élèves
Mohamed Zerouali, directeur des programmes d’études au ministère, nous confie que son département travaille actuellement pour mettre en place des mesures d’urgence pour rattraper le temps perdu et remotiver les apprenants. «Le ministère est conscient que cette situation affecte beaucoup les élèves, notamment sur le plan moral. Pour lutter contre le décrochage, nous avons mis en place le programme national de soutien scolaire financé par les partenaires, notamment les programmes de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) ou dans le cadre du programme gouvernemental “Awrach”...», souligne le responsable. Et d’ajouter : «le ministère a également relancé l’appui scolaire numérique “à distance” sur la plateforme nationale “TelmidTICE” et l’application mobile associée, et des plateformes interactives développées par les Académies régionales. Ce genre de mesures permet aux élèves d’éviter une rupture totale avec les établissements scolaires en attendant que la situation s’arrange». Zerouali précise, par ailleurs, que le ministère travaille d’arrache-pied pour répondre rapidement aux revendications des enseignants. «Le problème sera résolu incessamment, dans les jours qui viennent. Il ne devrait plus y avoir, en principe, de raisons pour faire la grève. Ce qui nous laissera le temps pour nous consacrer au rattrapage du temps perdu. Il est prévu d’aménager le temps scolaire, planifier plus de cours de soutien, aménager les contrôles continus...».
Remotiver les élèves : Les conseils de Jihane Saadi, psychologue

Jihane Saadi
Les grèves répétitives peuvent, en effet, démotiver les élèves. Il est difficile de leur redonner goût à l’école. Les enfants et les adolescents ont besoin d’une présence physique, d’un cadre bien défini et d’une interaction sociale pour bien apprendre. Cette situation de grève nous fait revenir un peu à ce qui s’est passé pendant la pandémie Covid-19. Et pour éviter le décrochage, les élèves doivent avoir des objectifs dans la vie. Souvent, quand je demande aux enfants ou adolescents pourquoi vous étudiez, ils n’ont pas la réponse. Il faut essayer de les orienter pour sentir qu’ils tirent réellement profit de leur enseignement. Les études ont prouvé que pour avoir de la motivation, il faut trouver quelque chose qui nous donne un bénéfice personnel et qui soit proche, pas à long terme, parce que souvent on me répond «pour avoir un bon futur, oui mais c’est très loin dans le temps et du coup le cerveau ne reste pas motivé». D’autres encore le font pour faire plaisir à leurs parents, alors que chacun doit avoir son objectif personnel qui ne concerne que lui, ce qui l’aidera à ne pas baisser les bras en cas de difficultés, comme le cas des grèves actuellement. Il serait aussi intéressant de travailler entre amis en groupe, s’aider et se motiver les uns les autres, regarder des vidéos de leçons sur YouTube pour rester dans la dynamique de l’école. En même temps, ils peuvent passer un bon moment, tout en travaillant. Les parents doivent aussi rassurer leur enfant ou ado, lui dire qu’il n’est pas tout seul et que s’il a vraiment un objectif, qu’on est là derrière lui, qu’on l’encourage et que s’il a besoin d’aide, qu’il n’hésite pas à le demander... Ces comportements développent la confiance en soi et le sentiment de compétence et de détermination.
Abdennasser Naji, expert en éducation et président de la fondation AMAQUEN : «En situation de grève, l’apprentissage ne se fait même pas, ce qui augmente naturellement le risque de déperdition»

Abdennasser Naji
Le Matin : D’après vous, comment les grèves impactent-elles la qualité de l’enseignement et de l’apprentissage ?
Abdennasser Naji : De toute évidence, il ne peut y avoir apprentissage sans enseignement, sauf dans le cas où l’apprenant est suffisamment outillé pour faire de l’auto-apprentissage, une situation qui constituerait, si jamais elle existait, une denrée très rare. La grève qui perdure depuis presque trois mois a paralysé les écoles publiques, privant ainsi nos élèves de toute possibilité d’apprentissage. Ce n’est donc pas la qualité de celui-ci qui est affectée, mais pire encore, ce sont ses rudiments qui ne sont plus garantis. Le plus choquant dans cette situation c’est la rupture totale et prolongée avec tout ce qui a rapport avec l’enseignement, mettant ainsi la majorité des élèves dans un état de perte substantielle d’apprentissage.
Cette perte synonyme de l’appauvrissement des acquis scolaires traduit en fait l’interruption longue subie par la trajectoire normale d’apprentissage. Cet impact négatif a touché de plein fouet les élèves appartenant aux familles démunies, qui ne se remettaient pas encore des conséquences néfastes de la pandémie Covid-19 matérialisées par une régression de plus de 20 points sur l’échelle PISA de la littératie. Une perte similaire risque de se produire suite à la crise actuelle, puisque la durée de fermeture des écoles pendant cette grève est presque équivalente à celle enregistrée lors de la crise sanitaire.
Est-ce que la longue durée des grèves des enseignants peut influencer l’ampleur de la déperdition scolaire ?
Notre système éducatif souffre d’un rendement interne faible dont les principaux symptômes sont le redoublement et le décrochage scolaire, le premier alimentant le deuxième. À l’origine, plusieurs causes sociales, économiques et culturelles, mais la cause pédagogique reste prépondérante. La formation insuffisante des enseignants et les conditions difficiles de l’exercice de leur métier ne leur permettent pas de répondre avec efficacité à la diversité des besoins d’apprentissage. En situation de grève, l’apprentissage ne se fait même pas, ce qui augmente naturellement le risque de déperdition, surtout chez les élèves les plus vulnérables.
Comment peut-on remédier à cette situation selon vous ?
Après l’arrêt de la grève, le ministère doit mettre en place un programme de redressement de la situation dans le but de rattraper l’essentiel des apprentissages perdus pendant cette période de grève. Pour ce faire, trois conditions doivent se réunir : premièrement, procéder à une réingénierie du programme scolaire en essayant de le focaliser plus sur les fondamentaux, ensuite renforcer le temps d’apprentissage en prolongeant l’année scolaire d’un mois et, enfin, améliorer l’efficacité de l’enseignement avec une implication plus forte des enseignants, qui auront été satisfaits par le nouveau statut revu et amélioré.
Le 21/12/2023
Source web par : lematin
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vendredi 22 décembre 2023
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