#Maroc_Crise_du_Covid : Les changements dans notre quotidien analysés par deux sociologues
Le confinement a drastiquement réduit le champ des possibles, et le déconfinement n’a pas forcément inversé la tendance. Dans un contexte de crise sanitaire et économique qui laisse pour l’heure peu de place à des lendemains plus optimistes, deux sociologues reviennent sur le réexamen des priorités et la manière dont notre rapport aux autres a changé.
L'épidémie, le confinement, puis le déconfinement, ont bouleversé nos habitudes quotidiennes, déréglé des repères que l’on croyait pourtant solides et immuables, pour ne pas dire éternels, et nous a contraints à repenser nos relations sociales et à réexaminer nos priorités. Contacté par Médias24, le sociologue Ahmed Al Moutamassik, docteur en sciences de l’éducation et spécialiste de la sociologie de la famille, préfère parler d’''adaptation'' plutôt que de ''changement''. Le confinement et le déconfinement en ont pourtant été, des changements, mais ils ont surtout stimulé nos capacités d’adaptation face à une situation totalement inédite et à laquelle personne n’a été matériellement, logistiquement et psychologiquement préparé.
''Les gens se sont adaptés ; c’est différent du changement'', souligne Ahmed Al Moutamassik. Ces adaptations ont eu le mérite ''de nous faire découvrir, ou redécouvrir, des façons de vivre que beaucoup d’entre nous avaient complètement délaissées''.
Au sein de la famille d’abord : ''Les gens ont redécouvert les relations familiales, la communication de proximité, notamment vis-à-vis des enfants auxquels ils se sont plus intéressés. Ils ont aussi redécouvert le plaisir de cuisiner à la maison, en goûtant à leurs petits plats confinés.'' Du foyer, ensuite. La cohabitation intergénérationnelle sous le même toit, de surcroît en continu, a en effet appelé à réorganiser l’espace pour que chacun y trouve sa place. ''Pour les sportifs par exemple, le confinement a été l’occasion d’apprendre à réutiliser l’espace du foyer pour pouvoir poursuivre leurs activités'', souligne Ahmed Al Moutamassik.
''On s’est aussi rendu compte de certains privilèges dont on jouissait et qui semblaient être des évidences, ne serait-ce que pousser la porte et sortir'', complète la sociologue Soumaya Naamane, jointe par Médias24. ''Le confinement a été propice à un recentrage sur l’essentiel dans nos vies. Le sens des priorités a changé, notamment au niveau de la consommation, même auprès des personnes qui n’ont pas ou peu eu de restrictions budgétaires. Ce recentrage sur l’essentiel a également amené les gens à prendre conscience du fait qu’il faut épargner quand on peut, et revoir nos dépenses pour aller vers l’essentiel'', ajoute-t-elle.
Un horizon opaque, voire bouché
Mais tout le monde n’a pas été en mesure de s’adapter à ce confinement soudainement (et donc brutalement) imposé, et de composer avec les crispations suscitées par cette promiscuité embarrassante. ''Les tensions qui sont apparues, elles-mêmes générées par l’insatisfaction et la frustration liées au fait de ne plus pouvoir sortir, ont été particulièrement évacuées sur les femmes et les enfants'', observe Ahmed Al Moutamassik. Dès l’annonce du confinement le 20 mars, les associations féministes avaient d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur la surexposition des femmes aux violences conjugales, mais aussi celle des enfants à la maltraitance.
De plus, l’esprit, à défaut d’être ''aéré'', a au contraire été envahi d’informations continues et anxiogènes. ''L’exposition extrême aux médias, notamment la télévision et internet, a fait beaucoup de tort. Les gens se sont mis à regarder n’importe quoi de façon très excessive'', déplore Ahmed Al Moutamassik. La sociologue Soumaya Naamane pointe elle aussi une ''consommation excessive d’informations'', pendant et après le confinement. ''Les médias jouent sur le buzz et pas sur l’information de qualité. Les réseaux sociaux, eux, ont joué un rôle presque criminel avec la diffusion massive de fake news. Il n’y a aucun discours optimiste'', fustige-t-elle.
L’absence de perspective optimiste entraîne elle-même une incertitude angoissante. L’impression d’être face à un gouffre immense, notamment sur le plan économique, a soudainement privé les gens des acquis qu’ils avaient réussi à consolider avant l’émergence de cette pandémie. ''C’est très violent, très brutal, de se dire que rien n’est acquis et que nous n’avons finalement que très peu de garanties et de visibilité sur l’avenir, qu’on soit d’ailleurs riche ou pauvre. Si le volet économique n’avait pas été impacté comme il l’a été, cette pandémie aurait probablement été vécue avec moins d’angoisse, alors que là, tout est devenu incertain. Cette crise est donc propice aux angoisses car l’être humain ne fonctionne pas sans avoir l’assurance de quoi que ce soit ; elle nous a montré que les choses pouvaient basculer à n’importe quel moment'', analyse Soumaya Naamane.
Les relations sociales abîmées par la méfiance et la suspicion
Le déconfinement n’a pas arrangé les choses. Les gens peuvent de nouveau sortir, certes, mais doivent constamment garder à l’esprit l’application des gestes barrières (en théorie du moins) et repenser des mouvements qui étaient auparavant de simples réflexes. Toucher la poignée de la porte, le bouton de l’ascenseur, le volant de la voiture… Le moindre geste routinier peut vite se prêter à des vérifications sanitaires obsessionnelles. ''Alors soit on se dit ''advienne que pourra'', soit on devient maniaco-dépressif'', tranche Soumaya Naamane.
Les interactions sociales en pâtissent forcément, plus encore dans un contexte où la méfiance est grande, et la suspicion l’est peut-être encore plus. ''Lorsque les gens sont invités, ils réfléchissent à deux fois avant de se rendre aux réunions festives. Même le contrepoids que représentait le lien social s’est drastiquement réduit. A y réfléchir, on a l’impression que tous ces petits gestes tactiles ne signifient pas grand-chose, mais ils étaient pourtant des sortes de garde-fous par rapport aux difficultés du quotidien. Il y avait un équilibre entre contraintes et plaisir, et cet équilibre, nous l’avons perdu.''
Difficile donc dans une culture méditerranéenne qui a le culte des relations tactiles… ''Les Méditerranéens n’ont culturellement pas l’habitude de la distance sociale. C’est délicat de dire aux gens de se saluer en restant éloignés les uns des autres. Serrer la main à un interlocuteur, c’est une manière de lui reconnaître de la valeur. Ne pas lui serrer la main, c’est au contraire dévalorisant'', conclut Ahmed Al Moutamassik.
Le 02/10/2020
Source Web Par Médias 24
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samedi 3 octobre 2020
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