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Budget, priorités, conjoncture…: une conversation avec Nadia Fettah

Budget, priorités, conjoncture…: une conversation avec Nadia Fettah

La ministre de l'Economie et des Finances fait face à une crise économique et financière qui touche le monde entier. Au Maroc, la sécheresse, la hausse des dépenses de compensation rendent difficile le démarrage d'une année vouée à de profondes réformes structurelles. Tour d'horizon.

Nadia Fettah Alaoui (Ph. MEDIAS24)

En deux ans et quelques mois, Nadia Fettah Alaoui est la première femme à avoir dirigé le ministère du Tourisme puis, également, la première marocaine à diriger le ministère emblématique de l’Economie et des Finances.

Nommée ministre du tourisme le 14 octobre 2019, elle a subi au bout de quelques mois, les effets de la pandémie et du confinement sur son secteur. Malgré cette crise inédite, elle a su nouer des liens avec les opérateurs dans tous les domaines, y compris l’artisanat et l’économie sociale.

Le 7 octobre 2021, elle hérite du maroquin de l’Economie et des Finances, dans une période difficile qui devînt encore plus compliquée avec la sécheresse et la guerre en Ukraine.

Avoir à gérer des ministères clés en pleine crise inédite et historique, est-ce un coup dur ou plutôt l’occasion de montrer ses qualités de sang-froid, de combativité et d’imagination ? Nous optons plutôt, jusqu’à preuve du contraire, pour la seconde hypothèse. Car les crises révèlent les tempéraments.

Nadia Fettah est d’ailleurs la première à reconnaître la complexité de la situation actuelle. « La situation et le contexte sont difficiles mais nous sommes mobilisés pour l’adresser avec la sérénité et le calme nécessaires. Parce que traverser deux années de Covid, c’était compliqué et nous étions très contents de reparler de relance, de repartir avec des apprentissages et des leçons fortes qui ont été retenus de ces deux années », confie-t-elle le mercredi 23 mars 2022, en recevant Médias24 pour un échange.

Tout responsable doit gérer l’immédiat, les imprévus, sans oublier le long terme: « Maintenant, le contexte géopolitique est clairement contrariant. C’est une période difficile, parce qu’il y a des contingences immédiates à gérer et parce qu’il faut garder le momentum de ce pourquoi on est là, pourquoi on a été élus et ce qu’on a promis de faire ». Elle qui n’avait pas choisi de faire de la politique, ne perd pas les électeurs des yeux.

Elle ajoute: « C’est cela vraiment la difficulté, c’est de garder le momentum des réformes, des projets structurants et ne pas ébranler la confiance, tout en étant préparés et lucides sur les difficultés qui nous attendent demain et après-demain ».

Les contingences, parlons-en. La veille de cette rencontre, c’est-à-dire mardi 22 mars, Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib, a livré des chiffres préoccupants, dont une croissance de 0,7% et une forte hausse de l’inflation (4,7%) en 2022. Il s’agissait d’une prévision ponctuelle, susceptible d’être atténuée par une amélioration de la conjoncture.

De son côté, le gouvernement semble tout aussi préoccupé que l’a paru M. Jouahri, selon les propos de Mme Fettah.

« Préoccupés par deux choses : Difficulté de prévision à cause des incertitudes actuelles et cela je pense que le wali de Bank Al Maghrib a aussi insisté dessus. Difficulté à garder le momentum : Il faut qu’on reste sereins, ce qui n’exclut pas d’être lucides. C’est un moment compliqué à passer pour le citoyen, pour l’entreprise, pour le gouvernement, pour tout le monde. Un moment compliqué à passer ensemble. Et sur ce dernier point,  nous avons vraiment un rôle à jouer ».

Une récolte meilleure que ce que l’on craignait

Nadia Fettah sait que les prévisions de Jouahri étaient un flash instantané susceptible de changement positif. « Dans la façon d’aborder les prévisions, le wali a été très précautionneux ». La Banque centrale à un rôle à jouer et doit posé un business case. Il y a une discipline et une rigueur dans la démarche, qui a donné les chiffres annoncés. En revanche, « il a pris soin de dire que ce modèle peut présenter des limites dans un contexte aussi particulier ».

Pour la ministre de l’Economie et des Finances, le plus important à retenir de la communication du Wali de Bank Al Maghrib, c’est le maintien du taux directeur. Elle y voit un signe de confiance. « Même s’il y a une inflation cette année, elle baissera l’année prochaine. Nous sommes confiants », c’est la lecture qu’elle en fait.

En ce qui concerne la croissance, M. Jouahri a livré trois taux, et « il a bien précisé que la prévision de 0,7% a été faite sur la base d’une campagne de 25 millions de quintaux, avant les dernières pluies. Cette prévision de 25 millions est déjà en cours de révision à la hausse ». C’est là qu’elle nous annonce que « le ministère de l’Agriculture suite aux récentes précipitations a révisé ces prévisions. Les cultures printanières, l’arboriculture et l’élevage vont être sauvés », croit-elle savoir.

Un taux de croissance économique entre 1,7% et 2%

Par effet mécanique, c’est le taux de croissance économique, dans son ensemble, qui va être rehaussé: « Au ministère des finances, nous prévoyons d’être entre 1,7% et 2% de croissance sur la base de ce que nous savons aujourd’hui, mais ceci dépendra fortement de la durée et de l’évolution de la crise ukrainienne et de son impact réel sur la zone euro ».

D’une part, une prévision de récolte améliorée. D’autre part, par volontarisme: « Parce qu’il ne s’agit pas uniquement de constater une situation, nous devons aussi nous remettre au travail pour déterminer avec quelle agilité et quelle flexibilité on peut récupérer;  la croissance est une résultante. Nous ne sommes pas fatalistes« .

Concernant le déficit budgétaire, elle maintient les 5,9% de la Loi de Finances, après privatisation. Selon elle, Jouahri évoquait 6,3% de déficit, hors privatisation et cessions de l’Etat.

« Pour la prévision de 5,5% de déficit du compte courant, nous sommes proches mais nous devons raisonner « fourchette » et préparer les instruments à activer au cas où…c’est cela notre rôle », nous dit-elle.

Et sur l’inflation? Elle reconnaît que l’anticipation n’était pas au rendez-vous et estime que personne ne pouvait prévoir la crise actuelle.

Et pour les transporteurs? Pourquoi attendre que ces derniers menacent de faire grève pour leur distribuer 2 milliards de DH? A-t-on analysé leur business model? Que sait le gouvernement des difficultés réelles d’un transporteur?

« Permettez-moi de ne pas être d’accord sur le fait de dire que nous n’avons pas anticipé », répond-elle. Elle affirme que le gouvernement travaille depuis quelque temps sur la question, pour trouver des solutions structurelles au secteur.

« Sur le transport, par rapport à cette hausse des hydrocarbures, les choix étaient limités. D’une part, nous ne pouvions pas nous permettre de revenir à la politique de compensation car cela grèverait le financement de notre développement. Car je vous rappelle que nous devons financer la protection sociale qui est vraiment le sujet sur lequel il faut se mobiliser, mais également d’autres chantiers stratégiques pour l’avenir. D’autre part, nous devions réagir afin de préserver le pouvoir d’achat des marocains et de limiter l’inflation liée à la hausse des cours ».

« Nous avons donc fait le choix de soutenir directement les transporteurs pour contenir les hausses sur les marchandises ou sur les prix du transport de personnes. C’était quand même la façon la « moins mauvaise » avec les moyens dont on dispose aujourd’hui. Alors, était-ce un ciblage juste ? C’est compliqué », poursuit-elle, affirmant que les causes structurelles ne sont pas ignorées. « Nous ne pensons pas que les solutions qui viennent d’être prises règlent tous les problèmes du transport ».

Financer un investissement par un crédit à la consommation, une aberration

Nous citons l’exemple d’un transporteur qui pour démarrer, achète un camion qu’il finance par un crédit à la consommation, au taux de 15%. Elle acquiesce.  « Je suis ravie que vous parliez du crédit à la consommation. C’est un sujet que je traite personnellement avec le secteur bancaire depuis des semaines, pour dire qu’ils ont une responsabilité. Dans le transport touristique, 75% des véhicules sont financés par le crédit à la consommation ».

On comprend alors que la ministre de l’Economie et des Finances est très sensible à cette question [un investissement ne doit pas être financé par un crédit à la consommation]. Elle se dit attentive à cette question, ainsi qu’à l’informel et la précarité.

Pour moi, l’une des grandes leçons de la pandémie a été l’informel, la précarité

« Une grande leçon pour moi, c’est l’informel et la précarité. Pour moi, c’est un sujet important. Nous avons une mauvaise lecture des raisons de l’informel. On parle des solutions de financement à trouver et de l’amélioration des garanties mais si la personne en arrive au financement, c’est déjà pas mal. Sur l’informel, nous avons de vraies leçons à tirer de ce qui s’est passé: pourquoi des activités qui permettaient de faire vivre et de créer une classe moyenne, se sont écroulées à la suite d’une crise ».

« Une autre leçon , celle que je retiens de mon passage au Ministère de Tourisme, c’est que dans le secteur touristique nous avons peut-être besoin de dispositions légales spécifiques qui organisent la flexibilité, le temps partiel etc. C’est extrêmement important », avance-t-elle.

Les autres leçons qu’elle a tirées de la crise, ce sont celles que l’on connaît tous: la protection sociale, l’éducation nationale… « Et c’est pour cela que l’on assume, même en situation difficile, de dire que ces chantiers sont fondamentaux et qu’il faut les faire et surtout les réussir ».

Petite digression sur l’Education nationale et son titulaire qui travaille sur la feuille de route de la réforme: « Très belle feuille de route. Je suis très contente que ce soit M. Benmoussa et je suis vraiment très fière d’être dans le même gouvernement que lui parce qu’il y a de la conviction, du savoir-faire, de la détermination et beaucoup de calme ».

Une deuxième sur l’ex-CCG, devenue Tamwilcom: « Tamwilcom est en train de devenir un instrument auquel les banques tiennent, auquel les entreprises font confiance, c’est donc l’institution où on peut avoir la neutralité qu’il faut pour pouvoir challenger les conditions avant le financement ». Elle n’accepte pas que des entreprises aient besoin d’être financées par du crédit à la consommation et estime que « Tamwilcom peut challenger les banques sur ce sujet ».

Qui dit financement, dit garanties. Troisième digression donc, cette fois-ci sur les sûretés, « un sujet important sur lequel on est en train de réfléchir ».

Voici pourquoi:  » Quand on pense “entreprise”, on pense “patrimoine”. Donc au Maroc, on pense que le chef d’entreprise doit avoir 50% ou 75%. Cela n’existe plus dans le monde. Ou que l’entreprise doit avoir un terrain et des murs. Parce que le dirigeant ou propriétaire aborde l’entreprise comme son patrimoine et parce que quand il discute avec les banques, elles lui demandent des sûretés réelles. Quand on parle de manager d’une entreprise, je souhaite voir de la technologie, des ressources humaines et des brevets. Mais quand on se tourne vers le secteur financier, et même dans notre inconscient à tous, on commence par le capital, le contrôle du capital et le patrimoine. C’est une question sur laquelle j’ai envie de réfléchir avec toutes les parties prenantes, parce que ce n’est pas un gouvernement qui va la régler, mais une approche collective avec toutes les parties prenantes. »

Les 6 priorités de Nadia Fettah

Ses priorités ? « Il y a les miennes et celles que je dois gérer avec mes collègues. Mes priorités sont bien entendu l’opérationnalisation du fonds Mohammed VI, l’Agence de gestion stratégique des participations de l’Etat, la retraite, la protection sociale. D’autres sujets également, comme l’économie pour que cette partie du ministère soit remise plus haut dans les priorités ».

La ministre de l’Economie et des Finances a, forcément, des sujets prioritaires qui sont partagés avec d’autres ministères: « la transition énergétique, les problématiques de l’eau, l’accélération de notre stratégie industrielle et la politique d’investissement. Certaines avec plus ou moins d’intensité et d’urgence, mais je travaille avec tous mes collègues, donc il n’y a pas que ces dossiers »

Avant même la nomination des DG du Fonds Mohammed VI et de l’Agence, le gouvernement travaille déjà sur ces sujets.

Le Fonds Mohammed VI permettra de créer une industrie de l’investissement

« L’agence est faite pour que l’Etat joue pleinement son rôle d’actionnaire, pour que l’Etat améliore la gouvernance de ses établissements publics, pour qu’il synchronise ou coordonne des stratégies plus claires sur les grands secteurs où l’Etat est opérateur. Le portefeuille est connu mais ça n’empêche pas de travailler avec les ministères de tutelle aujourd’hui concernés par la mise en œuvre opérationnelle. Je travaille avec la direction des entreprises et établissements publics, je fais des business review, j’entre dans les détails, je m’assois avec les ministres, avec les établissements en question pour comprendre. C’est important de dire qu’il y a du travail qui est fait pour pouvoir avancer ».

Pour le Fonds Mohammed VI, elle qui connait bien le marché, répète que « c’est historique« . Nous comprenons que ce sujet ne peut pas être effleuré et qu’il mérite un entretien à lui tout seul. Certes, le fonds qui a été pensé d’abord pour la relance, « a une très belle taille pour construire une belle industrie de l’investissement ».

Les DTS non utilisés

Nous évoquons une question sous-médiatisée: les distributions effectuées par le FMI sous forme de DTS à tous les pays membres, en 2009 et en 2021, n’ont pas été consommées par le Maroc. Cela représente selon notre estimation l’équivalent de 1,7 milliard de dollars. Pourquoi garder cet argent? « Nous n’avons pas besoin de cash maintenant », répond-elle.

Nous rappelons le déficit budgétaire et la nécessité d’emprunter cette année, sur les marchés internationaux. « Je suis une ex-assureur. Il y a gérer la crise et gérer une très grande crise. Je pense qu’il faut rester prudent et très disciplinés pour que cet argent ne soit pas utilisé pour le moment ». En d’autres termes, cet argent est une réserve, « une assurance ». L’Etat dispose d’avoirs qu’il n’utilise pas et il emprunte quand même… C’est un choix.

Des sorties à l’international sont prévues

La ministre nous confirme des sorties à l’international; ainsi que les chiffres avancés, par le wali de la Banque centrale, concernant la couverture des surcoûts budgétaires imposés par la sécheresse et l’inflation internationale: OCP distribuera un dividende exceptionnel de 8,1 milliards de DH [nous n’avons pas envisagé de faire pression sur les monopoles. Les conseils d’administrations sont passés donc nous avons une meilleure visibilité. Il se trouve qu’OCP a fait un résultat exceptionnel]; et la cagnotte des financements dits innovants passera de 12 milliards de DH à 20 milliards de DH.

Elle défend les financements innovants : « Il ne faut pas avoir une approche patrimoniale. Ce qui intéresse l’Etat dans les universités, c’est qu’il y ait des étudiants bien formés. Les terres, les murs c’est un autre métier, c’est important. On a un pipe de 20 MMDH, plein de choses intéressantes, les universités, les ports,… il peut y avoir plein de choses dedans ». Elle dément qu’il s’agit d’endettement déguisé.

Elle attend comme nous tous les recettes fiscales du mois de mars (mois de l’IS) mais d’ici là, « Nous avons eu de bons mois en termes de TIC et TVA (…) Si ça dérape au cours d’année, il y a un pipe de financement innovant estimé à 20 MMDH, préparé bien avant la crise. Nous avons également un programme de privatisation sur lequel nous travaillons ».

Le 28/03/2022

Source web par : medias24

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