Blé, hydrocarbures…L'épouvantail des réserves stratégiques au Maroc
Le gouvernement reste muet au sujet des réserves stratégiques alors que les capacités de stockage sont sous-exploitées pour certains produits de grande consommation. Le point sur les capacités de stockage du blé et des hydrocarbures à un moment où les prix de ces produits atteignent des sommets.
C'est comme si l'information est classée secret défense. En tout cas, le gouvernement semble se servir de ce bouclier pour ne rien dévoiler au sujet des stocks de réserves stratégiques des produits essentiels, alors que ces derniers deviennent difficilement accessibles dans une conjoncture nationale et internationale des plus défavorables.
Le porte-parole du gouvernement, Mostafa Baïtas, daigne, à peine, rassurer que le Royaume dispose de réserves en céréales couvrant quatre mois de consommation, sachant qu'un Marocain consomme en moyenne 200 kg de blé par an, soit trois fois plus que la moyenne mondiale. Quant aux gaz et hydrocarbures, aucun chiffre n'a été rendu public sur le niveau des réserves stratégiques disponibles actuellement, alors que les prix à la pompe poursuivent leur flambée.
Souveraineté nationale
Pourtant, l'augmentation de ces niveaux de réserves a été érigée en priorité nationale. Dans son discours d'ouverture de la 11ème législature du Parlement, en octobre dernier, le roi Mohammed VI a insisté sur «la nécessité de mettre en place un système national intégré pour gérer le stock de réserve stratégique de biens et produits essentiels, notamment dans les domaines de l'alimentation, de la santé et de l'énergie», tout en appelant à une mise à jour régulière des besoins nationaux afin de renforcer la sécurité stratégique du pays.
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Cette directive royale devait en principe se traduire par des investissements concrets dans les capacités de stockage, mais aussi une amélioration du contrôle et de l'inventaire des stocks. «C'est une question de souveraineté nationale, une thématique revenue en force avec le déclenchement de la crise sanitaire. Tout Etat qui se respecte a compris l'urgence de se doter d’une réserve pour dépasser une éventuelle période de perturbation liée à une guerre, à des problèmes commerciaux…», explique un économiste joint par Le360.
Sauf que sur les cinq derniers mois, aucune annonce n'est venue traduire en projets concrets les instructions données par le Souverain en matière d'amélioration des réserves stratégiques. C'est à peine si les pouvoirs publics ont réussi à sécuriser les contrats d'approvisionnements de certaines denrées vitales, car pressés par une envolée des cours mondiaux.
Blé, pas tendre la facture
Cela a été le cas effectivement pour les céréales, denrée au sujet de laquelle, gouvernement et professionnels ne cessent de rassurer, conscients qu'une «grève du pain» pourrait perturber les équilibres politiques et sociaux. «Le Maroc dispose de stocks de blé pour couvrir cinq mois de consommation après avoir reçu la plupart de ses commandes de l’Ukraine avant le début du conflit», a récemment déclaré le président de la Fédération nationale de la minoterie, Abdelkader El Alaoui. C'est qu'une cargaison de 550.000 tonnes de blé tendre ukrainien est parvenue au Royaume, sur une commande de 600.000 tonnes, pour couvrir la période de novembre à février, selon les professionnels.
Ce contingent représente 70% de la quantité importée au courant du mois de janvier, selon les indicateurs mensuels de l'Office des changes dans lesquels le blé s'est hissé au statut de «produit remarquable». Car si en 2021, les importations de cet aliment ont augmenté de quelque 800 millions de dirhams, la hausse de la facture céréalière a déjà atteint 1,7 milliard au mois de janvier. Les approvisionnements ont certes été multipliés par deux, en comparaison à janvier 2021, mais le prix a été nettement plus élevé: 3238 dirhams par tonne, soit 21% de plus que l'année dernière.

© Copyright : Source: Office des changes
Et la tendance n'est pas prête de s'inverser: la tension sur le marché mondial reste à son comble et les statistiques du mois de février de l'Office des changes ne devraient que confirmer l'alourdissement de cette facture céréalière. Le gouvernement semble déterminé à digérer ce surenchérissement du blé, en ouvrant les vannes de la Caisse de compensation, mais son véritable défi sera surtout de se repositionner dans les réseaux d'approvisionnement.
Alors que les blés ukrainien et russe représentent respectivement 25 % et 11 % des importations marocaines (environ 4 à 5 millions de tonnes), cette filière de la mer noire est désormais compromise. D'ailleurs, «des négociations sont en cours avec plusieurs fournisseurs comme l’Argentine ou le Canada pour pallier le trou laissé par ces deux fournisseurs, durant une saison où les importations du Royaume devraient atteindre le chiffre record de 6,5 millions de tonnes, à en croire les dernières estimations du Département américain de l’agriculture (USDA)», nous confie un connaisseur du secteur.
Stockage défaillant
Le Royaume devrait donc se montrer réactif sur le marché mondial des céréales s'il veut préserver le niveau de cette réserve stratégique minimale de cette denrée, surtout qu'il n'a pas de soucis à se faire en termes de stockage. La capacité est estimée à 5 millions de tonnes, sauf que les installations sont éparpillées entre une centaine d’opérateurs privés et publics et sont encore dominées par le stockage en magasins (65 % des capacités) au détriment du stockage en silos, de meilleure qualité. La Cour des comptes avait d'ailleurs déjà relevé que cette situation «rend le suivi et le contrôle des stocks chez les opérateurs plus difficiles et moins précis». Même l’arrêté, prévu depuis 1996, devant fixer la consistance et le mode de constitution et de financement des stocks de sécurité, n’est toujours pas encore appliqué.
Pis encore, le stock de sécurité des produits pétroliers prévu par la réglementation reste une chimère: les 60 jours de consommation n'ont jamais été atteints. Fin 2015 déjà, la Cour des comptes estimait les réserves disponibles entre 24 et 34 jours pour les produits de grande consommation comme le gasoil, le supercarburant ou encore le butane. En 2018, ce niveau de stock stratégique atteignait un de ses plus hauts niveaux avec 47 jours de réserve, mais son insuffisance donnait encore des insomnies aux décideurs politiques qui avaient engagé un grand programme d'investissement: 10 milliards de dirhams sur cinq ans pour des installations de stockage. Le rapport parlementaire sur les hydrocarbures, rendu public à l'époque, évoquait déjà une augmentation de la capacité de 1,4 à 2,1 millions de tonnes dès l'année 2019 pour un investissement de 3 milliards de dirhams. «Force est de constater que jusque-là rien n'a été fait. Les capacités de stockage restent bien en dessous du seuil légal et les incitations comme le système de ristourne ou celui de la marge spéciale de constitution des stocks n’ont pas produit les résultats escomptés», explique un connaisseur du secteur. Le gouvernement se garde d'ailleurs de communiquer au sujet du stockage des hydrocarbures, surtout qu'il est étroitement lié au délicat dossier de La Samir.
La raffinerie fermée l'été 2015 dispose d'une capacité de 2 millions de m3 qui peuvent largement combler ce déficit dans les installations. L'Office national des hydrocarbures et des mines avait d'ailleurs pris en location, en mai 2020, les bacs de stockage de La Samir, mais n'a jamais véritablement exploité ce bail. C'est que le temps de passer à l'acte, le prix du baril avait été réanimé après avoir été terrassé par les premiers symptômes du déclanchement de la crise sanitaire du Covid-19.

Un retard à l'allumage que l'Office dirigé par Amina Benkhadra doit regretter, surtout ces dernières semaines en voyant le cours du baril flirter avec son record historique. «Dès que l’Onhym a été interpellé sur ce sujet, il s’est attelé à la préparation et la finalisation du dossier technique (évaluation des besoins, programme de travail, contrat de location, etc). Mais il n’a pas obtenu le feu vert pour agir», tient toutefois à préciser une source à l’Onhym, contactée par Le360.
Une chose est sûre, le Royaume a dû payer au prix fort sa dernière facture énergétique qui s'est chiffrée au premier mois de l'année à quelque 7,9 milliards de dirhams, en augmentation de 60% par rapport à la même période de 2021.
Maintenant que le marché pétrolier semble retrouver la raison avec une baisse relative du prix du baril, les pouvoirs publics devraient songer sérieusement à opter pour une gestion active des approvisionnements et ne plus rester exclusivement tributaire des distributeurs pour constituer un stock stratégique. Car ce n'est pas de sitôt que les cours mondiaux vont cesser de jouer aux montagnes russes…
Le 18 mars 2022
Source web par : le360
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samedi 19 mars 2022
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