#MAROC_INFORMEL_ET_FORMEL? Comment sortir au plus vite de l’informel: les réponses de deux experts
Le drame de Tanger remet sur le devant de la scène les dangers du secteur de l’informel. Des mesures énergiques ont été prises au lendemain même du drame, laissant faire une volonté de venir à bout de ce secteur. L’avis de deux spécialistes aux visions différentes: Adil Rais, président de la CGEM Tanger-Tétouan-Al Hoceima et Rachid Aourraz, économiste et membre du Moroccan Institute for Policy Analysis (MIPA).
«Il ne faudra pas oublier ce qui s’est passé à Tanger. Sinon nous serons tous complices d’un autre drame qui pourrait se produire ailleurs, dans un mois ou un an», affirme Adil Rais, président de la CGEM Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Confiant, l’équipementier soutient l’hypothèse d’une «nouvelle ère qui se profile pour arriver à faire de l’informel un secteur résiduel dans l’économie marocaine», alors qu’il représente aujourd’hui 30% du PIB, pour la période 2009-2018 selon une récente étude de Bank Al Maghrib.
L’informel est partout au Maroc et «l’incident à Tanger aurait pu se produire n’importe où», confie-t-il. D’ailleurs, au lendemain du drame qui a coûté la vie à au moins 29 ouvriers travaillant dans un atelier clandestin à Tanger, les autorités ont entamé une procédure d’alerte pour fermer «temporairement» les ateliers «clandestins» et éviter d’autres drames.
Toutefois, pour le président de la CGEM à Tanger, «ce n’est pas d’un coup de baguette magique qu’on y arrivera. «Je ne crois pas qu’on puisse fermer toutes les activités d’un coup, mais certaines peuvent être réglées dans l’immédiat, en priorité celles qui supposent un danger pour les travailleurs ainsi que les consommateurs», souligne notre interlocuteur.
Éradiquer le secteur de l’informel ne peut se faire que de façon progressive, car «c’est une source de revenus pour des millions de nos concitoyens», insiste Adil Rais, notant que durant la phase de confinement «l’État a indemnisé un peu plus de 5 millions de personnes travaillant dans l’informel, ce qui a permis d’entrevoir l’ampleur de ce secteur».
Et bien que le cheminement se doit d’être graduel, les méthodes devront être multiples car «l’informel doit être analysé selon chaque secteur, que ça soit le BTP, le textile ou le commerce», explique-t-il. De cette façon, il faudra donc «réfléchir d’une façon sereine, en proposant des solutions pérennes avec des moyens à court et moyen terme afin qu’il y ait un accompagnement durant ce processus».
L’informel n’est souvent pas un choix
En effet, «être dans l’informel n’est souvent pas un choix», insiste Adil Rais. «Les opérateurs n’ont souvent pas les moyens de se payer un local de plusieurs millions de dirhams dans des zones industrielles et se rabattent sur des zones d’habitation, des garages ou encore des caves. Parfois, ce sont même des usines autorisées et légales qui le font et ce n’est évidemment pas normal», fustige le directeur de la CGEM-Tanger.
Les transporteurs de marchandises depuis les frontières de Sebta et Melilla sont un des exemples les plus frappants du poids de l’informel. Le Maroc a décidé d’agir en fermant ces postes frontaliers, en 2018 pour Melilla et en 2019 pour Sebta, laissant des milliers de femmes sans travail.
Mais l’exaspération des personnes dépendant de cette activité a poussé des centaines d’entre elles à manifester à Fnideq ces dernières semaines. Les habitants réclament des solutions immédiates, ce que soutient également Adil Rais qui estime qu’il faut «indemniser d’abord les gens, puis commencer un programme de formation, au moins d’alphabétisation, car n’oublions pas que beaucoup de ces femmes sont illettrées. Elles ont besoin d’aide pour qu’elles puissent devenir maîtres de leur avenir».
Adil Rais affirme par ailleurs que la confédération travaille pour trouver des solutions, «des réunions sont organisées, mais ce n’est pas en une journée que nous trouverons la solution-miracle», insiste-t-il. Le problème étant que «le temps politique et le temps économique ne sont pas les mêmes et enclencher l’action économique demande du temps».
Dans ce sens, Adil Rais estime que c’est à la CGEM de mobiliser et cadrer les investissements privés, en veillant à un échange entre le secteur privé et l’État pour arriver à des solutions durables», le but n’étant pas de «supprimer entièrement le secteur informel, mais de le rendre résiduel comme d’autres pays tels que la Turquie, la France, l’Inde ou encore le Chili ont réussi à faire».
Par le passé, quelques rares cas ont permis une avancée dans ce sens. L’un des exemples les plus marquants est la restructuration et l’accompagnement de certains commerçants dans des souks et médinas pour faciliter leur passage de l’informel vers le formel. Ces réussites-là sont faites grâce à la contribution de toutes les parties prenantes, sans quoi les acteurs de l’informel ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Dans ce sens, Rachid Aourraz, économiste et membre du Moroccan Institute for Policy Analysis (MIPA), estime que «les autorités ne peuvent empêcher une personne de travailler sauf si ce n’est en proposant une alternative dans l’immédiat».
Aourraz fustige cette volonté de vouloir «diaboliser l’informel et ses acteurs, qui sont souvent eux-même victimes du climat qui règne dans le pays», insistant sur le fait que «l’informel est une activité économique légitime».
Ainsi pour l’économiste l’ordre de fermeture adressé à certaines usines n’est pas une bonne solution, tout comme la fermeture des postes frontaliers avec les enclaves.
«On ne peut combattre une chose qui pousse en la coupant superficiellement comme de l’herbe, car elle renaitra. Il faut dépasser ses superficialités et se demander pourquoi l’informel grandit et aller à la source même du problème» estime Rachid Aourraz. Sans quoi, «ce type de décision sera la source de conflits et d’une tension sociale qui sont déjà là», avertit l’économiste.
«Nous avons vu ce qui s’est passé lors du confinement et même après le confinement lorsque plusieurs commerces n’ont pas pu rouvrir. Le couvre-feu continue toujours d’affecter toutes ces activités. L’État les asphyxie depuis bien longtemps et le résultat ne peut être que la création d’une tension sociale», souligne notre interlocuteur.
De plus, un effet boule de neige est également à prévoir, car le formel lui-même dépend de l’informel, sinon que deviendront certains produits vendus dans les petits commerces ou souks, se demande notre interlocuteur.
Pessimiste ou réaliste, Rachid Aourraz «ne pense pas que cette fois-ci sera la bonne», car «lorsque nous comprenons l’ossature de l’économie marocaine et le pourquoi de l’existence de l’informel et sa gestion par les autorités, alors nous savons que rien ne changera».
«Le climat des affaires et les craintes des investisseurs font que nous n’avons pas une économie durable, mais qu’une pauvreté durable s’est installée», explique notre interlocuteur.
La véritable solution se trouve selon l’économiste «dans une vision sur au moins une trentaine d’années, englobant des réformes administratives, institutionnelles, politiques et économiques, en passant évidemment par une revue de l’attractivité du secteur formel».
Le 14 février 2021
Source web Par : h24info
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vendredi 19 février 2021
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