Nouveau gouvernement : entre « dégagisme » et sursaut
Entre le 3 janvier 2012 et le 9 octobre 2019, sept ans ont passé et trois gouvernements se sont succédé, résultante de coalitions à géométrie variable où prédomine le Parti de la Justice et du développement (PJD), suivi de quatre à cinq autres formations.
Ce 9 octobre 2019 marque en effet l’arrivée aux affaires du 3ème gouvernement de la longue période ayant succédé à la nouvelle Constitution adoptée à l’unanimité en juillet 2011 et du 2ème dirigé par El Othmani. Depuis 2011 , nous avons connu donc deux chefs de gouvernement successifs, Abdelilah Benkirane et Saad Eddine El Othmani. S’ils ont en commun le fait d’appartenir au même parti islamique ayant dominé la scène , leurs tempéraments diffèrent sensiblement au point que leur différend en termes de gestion et de réflexion philosophique a souvent pris le pas sur la vision de l’un et l’autre.
En 2013 un mini remaniement s’était imposé après la crise survenue avec l’Istiqlal, celui-ci quittant le gouvernement pour incompatibilité avec certains membres de la coalition. Quatre ans plus tard, le 5 avril 2017, un nouveau gouvernement a été formé sous la conduite – changement radical pour ainsi dire – de Saad Eddine El Othmani, considéré comme l’adversaire de Benkirane au sein du PJD. Le nouveau chef de gouvernement avait pour mission d’enterrer ce qui demeurait incohérent dans la gestion de son prédécesseur et d’assurer la difficile cohésion entre six formations quasiment opposées les unes aux autres. Un échiquier allant de l’islamisme montant à la gauche déclinante incarnée par un PPS et une USFP en pleine débâcle.
Entre la cacophonie et une irascible incohérence, les équipes qui se sont succédé n’ont pas su relever le défi majeur de sortir de l’ornière un pays assailli par une crise économique persistante, marquée par le plus bas taux de croissance jamais connu, un chômage galopant et – nouveauté dramatique – la fuite des cerveaux qui s’apparente à une hémorragie. Depuis le discours du Trône de juillet 2019, le Maroc s’est installé dans une logique d’attentisme et de conformité en contradiction avec les vœux réitérés du Roi Mohammed VI, à la fois pour parachever le projet de la Commission chargée de la mise en œuvre du nouveau modèle de développement et pour former une équipe dirigeante, capable de mettre en place une autre gouvernance, proposant du « sang neuf », de nouvelles compétences, la participation effective des jeunes et une parité réelle pour les femmes.
Mercredi 9 octobre, démentant les pronostics d’esprits chagrins, le Roi nomme les membres du nouveau gouvernement et le pays prend acte de la formation d’une autre équipe aux affaires. Une liste de ses membres est publiée où apparaissent de nouveaux noms sur de nouveaux visages, au nombre de six, côtoyant quelques poids lourds maintenus quant à eux, parce qu’ils n’ont pas démérité, parmi eux et représentants de différents partis politiques : Aziz Akhannouch, Moulay Hafid Elalamy, Aziz Rabbah , Mohamed Benchâaboun, Abdelkader Amara, Mustapha Ramid, Saïd Amzazi, Jamila Moussali, Nezha El Ouafi. Ces ministres incarnent la continuité dans le changement avec les ministères de souveraineté représentés par Nasser Bourita, Mohcine Jazouli, Ahmed Toufiq, Abdelouahed Laftit, Mohamed El Hajoui, Abdellatif Loudiyi et Noureddine Boutayeb.
De prime abord et comme il a été dit et répété, nous sommes en présence d’un gouvernement inédit et pour la première fois dans l’histoire récente du Royaume, du plus restreint jamais connu. Autrement dit 24 membres seulement y compris le chef du gouvernement pour « agir » et non « gérer les affaires courantes » comme certains se sont hasardés à le dire. En réalité, il s’agit-là d’un gouvernement de « commando », aux attributions élargies et concentrées à la fois, une sorte de cathédrale vent debout où prédominent des blocs, certains disent des pôles et une vision synergétique obéissant aux critères de l’efficience, de la rationalisation et de la cohésion. C’est contrairement à ce qu’on peut penser un gouvernement politique, avec un prolongement politique qui a sa majorité au gouvernement et au parlement.
Il a le mérite de regrouper voire de fondre certains départements, comme d’en dissoudre tout simplement d’autres. L’ancien ministère de la « réforme de l’administration » n’avait que le nom, aujourd’hui – avec les « Affaires générales » , ils sont assimilés – cela va de soi – à celui de l’économie et des finances, comme beaucoup d’autres, celui de l’industrie se renforce et l’économie verte intègre le numérique , alors que le tourisme et l’aménagement son confiés à deux jeunes femmes nouvelles, qui prennent aussi en charge d’autres secteurs stratégiques. On ne peut passer sous silence cette innovation inversée : le dégagisme, concernant notamment ce qui s’appelait le ministère de la Communication , vieux mammouth que l’évolution objective de la société marocaine de plus en plus connectée ne peut que rejeter et qui s’apparentait davantage à une entité répressive, alors que de nouvelles institutions comme la HACA et le Conseil national de la presse remplissent allègrement leur mission. Outre le renforcement du PJD dans cette nouvelle structure, on note un déplacement significatif des représentations : d’abord l’arrivée de 9 personnalités assimilées à ce qu’on appelle depuis des années les SAP ( Sans appartenance politique), apparentés à tort ou à raison à des technocrates, autrement dit triés sur le volet pour leurs compétences, leur diplômes et leur jeunesse également. Ensuite le « carottage » de formations comme le RNI, le MP, et l’UC. Il convient de noter tout de même une ouverture significative sur les compétences et même la société civile, comme le choix de l’ancien recteur de l’Université al-Akhawayne ou celui du jeune Khaled Aït Taleb devenu ministre de la Santé, de Hassan Abyaba qui regroupe la Culture, la Jeunesse et les sports et qui est aussi le porte-parole du gouvernement. Dans son département le souci de cohérence est bien évidemment mis en exergue parce que la culture ne s’oppose pas au sport, que les jeunes peuvent passer aisément des clubs de cinéma aux salles de sport.
Le souci de recentrage et de cohésion est donc clair, et il n’y a que les contempteurs affolés qui peuvent porter la dague à un gouvernement adapté aux circonstances. En tout état de cause, un effort certain a été déployé et les partis politiques ont proposé ce qu’il y a de mieux chez eux. Réduit d’un tiers, renouvelé à 50%, comptant des compétences avérées, accordant une place importante à la croissance et à la résorption du chômage, il est ce que l’on doit espérer dans un contexte politique, économique et social marqué au coin de la crise. Les recommandations renouvelées du Roi Mohammed VI à son gouvernement, dont il a présidé aussitôt après sa nomination, le tout premier Conseil de ministres constituent à l’évidence une feuille de route qui ne sacrifie nullement aux logomachies.
Le 10 octobre 2019
Source web Par Maroc-Diplomatique
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lundi 14 octobre 2019
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